Rien n’est plus important que nos racines, particulièrement dans l’exil. Toutes ces choses qui ne comptaient pas auparavant, son arbre natal, la saveur si particulière du ver que ramène maman à dîner, cette dévoration commune avec mes frères et sœurs de ce ridicule petit lombric. Se sentir être, se sentir appartenir, être un oiseau parmi les oiseaux, appartenir au plus grand, au plus avancé des peuples, les Rossignols.
Hélas, pour avoir croqué le fruit défendu, simplement pour avoir mangé une pomme, je fus banni. Banni à jamais, de mon petit paradis sylvestre, bouté hors de mon arbre, et envoyé dans le monde froid, terrifiant et tellement primitif des « homo sapiens ». Maman m’avait beaucoup parlé des homos sapiens, elle en voit parfois quand elle va chercher à manger, elle dit que parfois il y en a qui trainent autour de notre arbre, dans un pays qui s’appelle « Parc ». Me voilà donc chassé de l’arbre et livré à moi-même à Parc.
Le premier humain que j’ai rencontré était un grand héros, c’était écrit sur le bloc qu’il avait sous les pieds. « Jean Moulin, héros de la résistance » mais il ne bougeait pas, il restait là sans même que le vent ne lui agite une plume. Et puis pas poli avec ca, il ne me répondait pas. J’ai cru qu’il était sourd, alors je suis allé me percher sur son épaule pour parler près de son oreille. Mais rien. Alors je me suis éloigné histoire de le voir un peu mieux. Ce sont vraiment des êtres étranges que ces bêtes-là. D’abord ca n’a pas d’ailes. Ca a comme une deuxième paire de jambes supplémentaires de chaque côté du poitrail, et c’est grand, grand, au moins 60 oiseaux de hauteur !
Puis j’ai vu deux autres hommes s’approcher. Et là stupeur, ils sont pas tous de la même couleur, le premier était gris, les deux autres étaient d’un rose rougeaux, très inesthétique. Ca se tient tout le temps sur ses deux pattes du bas, ca tangue dans tous les sens comme s’ils allaient tomber, aucun aérodynamisme. En plus ils ont des voix rauques quand ils parlent, j’ai rien compris à ce qu’ils racontaient, mais ces grosses voix disharmonieuse, ca a de quoi pousser un rossignol au suicide.
C’est décidé, cette nuit, banni ou pas, je remonte dans mon arbre!